"Comment peut-on savoir ce qui est réel de nos jours ? Tout est si artificiel, la modernité, l’amour et le conservatisme…”
Le Fabuleux destin de Xuan le Rouquin, 1936, Vũ Trọng Phụng
Le Vietnam change vite et brutalement. Le pays n’a jamais connu un tel niveau de croissance. Hanoï, la capitale, se densifie. Les sols s’artificialisent. La nouvelle classe moyenne veut rouler en SUV et croit au dogme de la concurrence. Mais certaines traditions résistent au changement…
Comme ailleurs, la norme familiale et sociale est un socle difficile à déplacer. Au Vietnam l’homme demeure soumis à l’injonction d’occuper le rôle de chef de famille. Il doit se marier, parfois dans une alliance arrangée, ne pas divorcer surtout, et avoir des enfants sous peine de déclassement. Enfants dont il est responsable, bien sûr, mais aussi de ses parents et de ses grands-parents, qui touchent de petites pensions, restreignant leur autonomie. Il est difficile de vivre son intimité et de se projeter dans de nouvelles mœurs quand il faut ainsi cohabiter avec plusieurs générations. D’autres hommes font face à la solitude dont la famille est partie à l’étranger.
Dans de telles conditions, comment vivre avec l’échec ou dans le secret ? Où fréquenter « les infréquentables » à l’écart des jugements ?
Sur une île fragile et inondable au milieu de la ville, entourée d’un fleuve aux eaux sableuses et suaves, des hommes lavent leurs péchés et adoucissent leur quotidien. L’île rappelle à certains la vie simple et paisible de leur enfance à la campagne.
À la nuit tombée, je retrouve, à l’abri des bananiers et des cabanes éphémères, ces hommes rêveurs. Dans un karaoké improvisé, ils exorcisent leur chagrin en chantant la très mélancolique V-pop, ils s’extirpent du temps en fumant le psychotrope thuốc lào, ils rêvent d’un monde meilleur autour d’un feu réchauffant les dos endoloris et les cœurs brisés…
J’observe chaque soir la vie de cette île menacée de disparition, à la fois par la montée des eaux et par un projet gouvernemental de marina destiné au tourisme de masse.
En attendant l’absorption ou l’exclusion de cette parenthèse au milieu de la cité, je rencontre des hommes aimants et énigmatiques. Certains semblent détachés de ce qui se joue de l’autre côté de la rivière. D’autres traînant leurs propres mensonges, cherchent une oreille attentive pour se délester de la douleur de vivre dans la ville.
Chacun comme dans une quête de pureté, celle de la nature, du fleuve rouge, d’une bromance, ou d’une famille sans lien de sang et sans injonction surtout.  
Et moi, dans tout ça… Une anomalie de plus dans cet éden aux masculinités complexes et diverses.
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